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Ella&Pitr

Les personnages et les concepts qui surgissent de l’imagination commune des artistes Ella & Pitr vous sont sans doute inconnus à moins que vous ne fréquentiez l’univers secret de Maurice Sendak, celui où « vivent les choses sauvages »,  là où « les murs deviennent le monde » et où « l’on fait des fêtes épouvantables ! » Chez eux cependant, les murs ne sont plus seuls à abriter une famille riche en personnages extraordinaires puisque ces derniers trouvent également refuge sur les toits, les tours d’immeubles, dans les champs… et sur la toile.

Tout comme dans leur travail dans la rue, les personnages au graphisme impeccable qui se dessinent et viennent peupler ces toiles sont à l’étroit à l’intérieur du cadre tant ils explosent de vie, d’amour et d’énergie. Tournez le dos un instant, et ils en profiteront pour se libérer des limites imposées par les artistes et prendre la première sortie venue. En laissant bien sûr une traînée de colle, de papier et d’encre derrière eux. L’un des principes fondateurs du street art ne réside-t-il pas en effet dans cet affranchissement de la toile (et de la galerie d’art) ? Et sans vouloir jouer au philosophe, il me semble que cette raison d’être est aussi celle qui anime Ella & Pitr.

Contrairement aux apparences, ces personnages ne sont pas de simples colosses ensommeillés que l’on étudierait froidement telles des figures prises au piège au sein d’une histoire de l’art moribonde, mais bien ces oncles et tantes espiègles et singuliers se reposant après un excès de porto et d’effervescentes aventures. Le Street Art (et les personnages qui le peuplent) s’est libéré de l’histoire de l’art et aucune volonté critique de théorisation ne pourrait l’y faire retourner. Cet art conquiert désormais le monde et offre des récits incroyables et fantastiques, non seulement à ceux qui sont prêts à se laisser toucher, mais bien souvent aussi à ceux qui se montraient les plus réticents.

Ella & Pitr ont compris une chose essentielle sur l’Art Urbain, quelque chose qui passe communément inaperçu dans l’océan actuel d’œuvres murales pop art assez insignifiantes ou dans l’empressement à les monnayer, et ce quelque chose, c’est notre besoin intrinsèque d’histoires, de récits nous permettant de comprendre à la fois le monde qui nous entoure et la place que l’on y occupe. Le travail d’Ella & Pitr aide à fabriquer un lien durable entre les gens, que ce soit entre l’artiste et le spectateur, le conteur et son auditoire, ou entre les spectateurs eux-mêmes, autant sur Internet, avec leurs œuvres encadrées et monumentales (qu’il s’agit non seulement de regarder mais avec lesquelles il convient aussi d’interagir) que dans le monde réel, à travers la galerie de personnages peuplant leurs collages. La force de ces histoires est d’autant plus intense quand l’artiste et le spectateur partagent le même espace – en l’occurrence, la rue.

Lorsque l’on découvre et partage la même histoire, la même série télé, le même livre, ou lorsque l’on visite les mêmes lieux, il s’agit bien de partager un pan d’histoire, et ainsi ôter à l’autre son caractère étrange et menaçant d’autre en tant que tel. Et si ces expériences communes créent un lien social puissant, c’est parce que ce lien s’appuie sur un récit. On sait depuis longtemps que pour avoir une bonne histoire, il faut inventer des personnages forts, et c’est exactement ce en quoi Ella & Pitr excellent. De tels personnages, autant que les histoires qu’ils nous inspirent lorsque nous les regardons, sont les forces motrices qui sous-tendent cet incroyable bouillonnement auquel nous assistons au sein de la culture visuelle. C’est ce bouillonnement ainsi que la famille de personnages plus grands que nature imaginés par Ella & Pitr qui font écho de manière profonde et durable  auprès d’un public toujours plus nombreux.

Saugrenus, innocents, pleins d’espoir, poignants, espiègles, drôles, libres et irrésistibles, telles sont les qualités principales des personnages qui habitent l’univers d’Ella & Pitr. Mais dans cette histoire, le danger n’est pas absent. Celui d’être mené en bateau par de captivantes intrigues conçues pour nous tromper et nous manipuler. Celui aussi d’être écrasé par le poids de la pression malhonnête des publicitaires, des banquiers et des assureurs. Le danger inhérent au fait de choisir de grandir plutôt que de vieillir. Picasso disait « La jeunesse n’a pas d’âge », affirmation qu’illustrerait à merveille la famille de personnages auxquels Ella & Pitr ont donné vie.

Grâce à leurs hallucinants cadres en anamorphose qui viennent exploser les limites du possible, leurs sympathiques colosses endormis sur les toits qui rêvent d’insuffler la vie à ceux qui les observent, ou leurs interactions ludiques sur Internet, ou encore ces enfants qui caracolent sur des monstres, œuvre réalisée à l’aide d’un extincteur, outil sans doute le plus joyeux à la disposition de l’artiste, Ella & Pitr nous invitent à explorer le monde avec un regard laissé intact, préservé de la routine pesante de la vie.

Ils nous invitent à l’amour. L’amour de nos rues et de nos concitoyens, l’amour des histoires, des petites victoires de tous les laissés-pour-compte, l’amour des autres, et en définitive, de la vie. Ils célèbrent notre capacité à nous libérer des contraintes imposées par la société contemporaine, en nous montrant que le cadre, les limites, la politique et la publicité, les attentes et les frontières imposées sont aussi mensongères que les dieux matérialistes que l’on nous encourage à vénérer.

Le travail d’Ella & Pitr est un cri de ralliement, un rappel que la liberté est avant tout intérieure et qu’il est toujours plus sage de ne pas grandir, en dépit du temps qui passe.

Si, comme le croyaient Rimbaud et Baudelaire, « le génie est l’enfance retrouvée à volonté », alors… nous devons en déduire, Mesdames et Messieurs que nous sommes bien ici en présence du génie.

Martyn Reed, Nuart

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