"TOUJOURS BÉTON"

19 MAI 2016 - 26 JUIN 2016

"108 Nero - ALBERONERO - CT - MATTIA LULLINI - MARCO SCHIAVONE"

 

"La ligne graphique caractérise la surface et la détermine en se la subordonnant comme son fond. […] La ligne graphique donne à son fond une identité."

 

Walter Benjamin, « Sur la peinture ou : Signe et tache », 1917

 

À partir de quelles conditions peut-on parler de surface ? Et de fond ? Bien qu’utilisés comme synonymes dans le langage courant, Walter Benjamin tiens à distinguer ces deux mots. Ainsi « surface » et « fond » sont respectivement liés à la nature physique et métaphysique de l’œuvre d’art, et le distinguo devient possible uniquement grâce à l’intervention d’un signe, la « ligne graphique ». À travers le dessin et la peinture, ce qui auparavant était une surface vide, est maintenant le fond d’un nouvel objet : c’est l’œuvre d’art.

 

Cependant, le type de surface évoqué par Benjamin est l’espace neutre de la feuille ou de la toile. Le discours se fait plus compliqué lorsque l’artiste tourne son regard et ses gestes vers un espace déjà riche de significations tel que le paysage urbain. Il s’agit là d’un paysage chaotique et multiforme, où plusieurs types de surfaces s’entremêlent et produisent à leur tour d’autres paysages. C’est le cas des banlieues dans l’Italie du nord : un paysage postindustriel, une esthétique du béton et du fer, des grands ensembles d’habitation et des centres commerciaux, des usines, des autoroutes, des bâtiments inachevés et des espaces abandonnés.

 

C’est précisément sur les surfaces qui caractérisent le paysage postindustriel lombard et piémontais, que 108, Alberonero, CT et Mattia Lullini ont commencé à révéler leurs propres signes : des formes, noires ou colorées, laissées à l’état de tache ou marquées par la rigueur géométrique, parfois des lettres, parfois des biomorphismes.

 

En suivant la réflexion de Benjamin, on pourrait assez facilement conclure que l’investissement graphique et pictural d’un espace urbain marqué par le béton et le délaissement correspond à une volonté précise : celle de conférer à tel espace une identité qui autrement n’existerait point.  

 

Pourtant, le type de signes que cette génération d’artistes a pu développer n’est pas le fruit d’un contraste, ni d’une « polémique visuelle », comme c’était le cas pour le graffitisme newyorkais. L’attitude qui distingue 108, Alberonero, CT et Mattia Lullini est, au contraire, presque assimilable à celle de certains écrivains ou peintres romantiques qui observaient les ruines romaines ou grecques, afin d’en faire l’objet de compositions poétiques ou picturales. Vestiges du passé et débris du présent. Mais encore une fois il faut tenir compte d’une différence substantielle : le regard des romantiques vers le paysage des ruines était caractérisé par un détachement temporel qui, évidemment, ne peut pas subsister pour des artistes qui agissent dans un contexte où ils sont nés et ont grandi.

 

Aucune nostalgie pour un passé mythique et perdu n’habite l’esprit des nôtres, ni, ça va sans dire, la volonté d’ « embellir » quoi que ce soit. Parce que le lien entre ces artistes et ces lieux n’est pas le fruit d’un choix volontaire : dans un certain sens, on pourrait imaginer que les lieux aient choisi les artistes et non pas le contraire. On pourrait penser à leurs signes comme à quelque chose d’immémorial, qui appartient à ces lieux depuis longtemps, depuis toujours : non pas un ajout mais une manifestation spontanée, une altération naturelle. Les grains de beauté sur la peau de béton de la ville.

 

 

Vittorio Parisi

 

 

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